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15/03/2015

Le Hareng saur de Charles Cros

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Le hareng saur

A Guy.

Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.

Alors il monte à l'échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.

Il redescend de l'échelle - haute, haute, haute,
L'emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.

J'ai composé cette histoire - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.

22/08/2013

Les poèmes de Renée (2)

 

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Dans les automnes de naguère
 
Dans les automnes de naguère,
J'avais des peupliers d'or fin,
De longs peupliers de lumière.
J'y pense devant les sapins
Abattus de cette clairière.
 
Ma petite chambre d'enfant
Ressemblait à un berceau blanc,
Un berceau étoilé de fleurs
Que mes peupliers, dans le vent,
Berçaient, berçaient durant des heures.
 
Mon jardin avait un rosier,
Un grand rosier rouge et tremblant
Que l'ombre de mes peupliers
Rendait plus rouge et plus tremblant.
Je m'asseyais toujours devant.
 
Je lisais tout : des devinettes,
Des almanachs, de vieux romans.
Les fées riaient à ma fenêtre,
Et mes peupliers, doucement,
Rythmaient les vers de mes poètes.
 
"Ecoute, me disait ma mère,
Les peupliers seront vendus
Si tu ne dis pas ta prière."
J'y pense, dans cette clairière,
Devant les sapins abattus.
 
Maurice Carême

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Le Sommeil du condor

Par-delà l'escalier des roides Cordillères,
Par-delà les brouillards hantés des aigles noirs,
Plus haut que les sommets creusés en entonnoirs
Où bout le flux sanglant des laves familières,
L'envergure pendante et rouge par endroits,
Le vaste Oiseau, tout plein d'une morne indolence,
Regarde l'Amérique et l'espace en silence,
Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids.

La nuit roule de l'est, où les pampas sauvages
Sous les monts étagés s'élargissent sans fin ;
Elle endort le Chili, les villes, les rivages,
Et la mer Pacifique, et l'horizon divin ;
Du continent muet elle s'est emparée :
Des sables aux coteaux, des gorges aux versants,
De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants,
Le lourd débordement de sa haute marée.
Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier,
Baigné d'une lueur qui saigne sur la neige,
Il attend cette mer sinistre qui l'assiège :
Elle arrive, déferle, et le couvre en entier
Dans l'abîme sans fond la Croix australe allume
Sur les côtes du ciel son phare constellé.

Il râle de plaisir, il agite sa plume,
Il érige son cou musculeux et pelé,
Il s'enlève en fouettant l'âpre neige des Andes,
Dans un cri rauque il monte où n'atteint pas le vent,
Et, loin du globe noir, loin de l'astre vivant,
Il dort dans l'air glacé, les ailes toutes grandes.

Charles Leconte de Lisle

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L’ALBATROS

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher
.

Charles Baudelaire

 

Les Poèmes de Renée

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Complainte du petit cheval blanc

Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.
Il n'y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.

Mais toujours il était content, menant les gars du village,
A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.
Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.
C'est alors qu'il était content, eux derrière et lui devant.

Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.
Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.

Paul FORT

A MaxJacobMousli.jpg

LE DEPART

Adieu l'étang et toutes mes colombes
Dans leurs tours qui mirent gentiment
Leur soyeux plumage au col blanc qui bombe
Adieu l'étang.

Adieu maison et ses toitures bleues
Où tant d'amis, dans toutes les saisons,
Pour nous revoir avait fait quelques lieues,
Adieu maison.

Adieu lambris ! maintes portes vitrées.
Sur le parquet miroir si bien verni
Des barreaux blancs et des couleurs diaprées
Adieu lambris !

Adieu vergers,  les caveaux et planches
Et sur l'étang notre beau voilier
Notre servante avec sa coiffe blanche
Adieu vergers.

Adieu mon fleuve clair ovale,
Adieu montagne ! adieu arbres chéris !
C'est vous qui êtes ma capitale
Et non Paris.

Max JACOB

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Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud

A Victor H.jpeg

Demain, dès l'aube...

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo

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La grand'mère

Voici trois ans qu'est morte ma grand'mère,
La bonne femme, - et, quand on l'enterra,
Parents, amis, tout le monde pleura
D'une douleur bien vraie et bien amère.

Moi seul j'errais dans la maison, surpris
Plus que chagrin ; et, comme j'étais proche
De son cercueil, - quelqu'un me fit reproche
De voir cela sans larmes et sans cris.

Douleur bruyante est bien vite passée :
Depuis trois ans, d'autres émotions,
Des biens, des maux, - des révolutions, -
Ont dans les murs sa mémoire effacée.

Moi seul j'y songe, et la pleure souvent ;
Depuis trois ans, par le temps prenant force,
Ainsi qu'un nom gravé dans une écorce,

Gérard de Nerval

A Francis Jammes.jpeg

L’Âne
 
J’aime l’âne si doux
Marchant le long des houx.
        
Il prend garde aux abeilles
Et bouge ses oreilles ;
  
Et il porte les pauvres
Et des sacs remplis d’orge.
      
Il va près des fossés,
D’un petit pas cassé.
         
Mon amie le croit bête
Parce qu’il est poète.
       
Il réfléchit toujours.
Ses yeux sont en velours
      
Jeune fille au doux cœur,
Tu n’as pas sa douceur :
     
Car il est devant Dieu
L’âne doux du ciel bleu.
    
Et il reste à l’étable,
Résigné, misérable,
         
Ayant bien fatigué
Ses pauvres petits pieds.
     
Il a fait son devoir
Du matin jusqu’au soir.
     
Qu’as-tu fait jeune fille ?
Tu as tiré l’aiguille…
  
Mais l’âne s’est blessé :
La mouche l’a piqué.
         
Il a tant travaillé
Que ça vous fait pitié.
            
Qu’as-tu mangé petite ?
- T’as mangé des cerises.
                
  L’âne n’a pas eu d’orge,
Car le maître est trop pauvre.
         
Il a sucé la corde,
Puis a dormi dans l’ombre…
                  
La corde de ton cœur
N’a pas cette douceur.
   
Il est l’âne si doux
Marchant le long des houx.
   
J’ai le cœur ulcéré :
Ce mot-là te plairait.
   
Dis-moi donc, ma chérie,
Si je pleure ou je ris ?
             
Va trouver le vieil âne,
Et dis-lui que mon âme
              
Est sur les grands chemins,
Comme lui le matin.
 
Demande-lui, chérie,
Si je pleure ou je ris ?
       
Je doute qu’il réponde :
Il marchera dans l’ombre,
     
Crevé par la douceur,
Sur le chemin en fleurs.
 
Francis Jammes