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10/08/2016

Décès de Richard Cornez

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Richard s'est éteint

Richard est mort ce matin, vers O1h50, c'est une nouvelle pénible et douloureuse. Cela faisait deux ans qu'il défiait un diagnostic de mort imminente. Nous avons admiré son courage. Sa résistance a été formidable. Ces derniers temps, nous l'avons vu décliner, nous savions que son départ était tout proche. Il le savait, il était épuisé, il ne s'opposait plus. C'était notre ami, nous avions avec lui des rapports forts, chaleureux, amicaux. Avant toute autre chose, donnons la parole à notre ami Richard en citant des extraits de son récit de vie.

Récit de vie – éléments de vie RICHARD CORNEZ

(Aimable, accueillant, il me signale d’emblée qu’il n’est « nulle part avec les dates ». Interroge sur l’utilité de ce travail et semble convaincu par mon explication.)

Je suis né le 24 mars 1936. Mon père (je ne puis vous communiquer les dates de naissance ou de décès, je ne sais plus, je n’ai pas cette mémoire) s’appelait Léonard, il était mineur de fond au charbonnage de Cuesmes. Il était malade, en raison sans doute de son métier, il a beaucoup souffert mais son cœur était résistant, par malheur. Je garde de lui un très bon souvenir. C’était un bon père, au visage noir. Ce n’était pas un intellectuel mais c’était un homme qui faisait son possible.

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Charbonnage à Cuesmes ou travaillait le père de Richard

Ma mère (je ne peux pas davantage donner de dates) s’appelait Georgette Cardinal, elle était ouvrière d’usine à la Filature de Soignies. Ensuite elle a travaillé dans une usine de fabrication de colle. A force de manier, de manipuler, de brasser des produits, ses mains et ses doigts étaient très abîmés. Ma mère était très possessive avec moi. Il faut dire que j’étais fils unique. Pour tout dire, elle est restée possessive jusqu’à sa mort survenue quand j’étais adulte, elle demeurait très possessive et très autoritaire, me distribuant des consignes comme si j’étais un enfant. 

SCOLARITÉ & FORMATION

Richard 2.JPGJ’ai suivi l’enseignement primaire à Cuesmes, ensuite, j’ai fait des secondaires aux Arts et Métiers à Mons (ajustage et électricité). J’avais seize ans quand j’en suis sorti. Je suis entré à l’armée en 1952. J’ai des souvenirs de cette époque. Je suis intervenu aux inondations de février 1953 (nuit de samedi à dimanche) à la frontière hollandaise, du côté de Brasschaat. On fait une chaîne pour se passer des sacs de sable. J’étais cuit de fatigue, je n’en pouvais plus. Il y avait d’énormes dégâts : routes dépavées, maisons inondées, vaches noyées et gonflées d’eau qui dérivaient. C’était l’enfer. Il faisait terriblement froid. Il y avait eu tempête. C’est cela qui avait provoqué ces dégâts. Le génie américain est arrivé avec une centaine de camions et de véhicules-barques. Ils étaient casernés en France, je suppose. C’est un souvenir profondément gravé dans ma mémoire.

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Arts et métiers, Mons

J’ai fait carrière à l’armée tout en suivant des cours de mécanique. J’ai fait 9 ans à l’armée et j’étais diplômé mécanicien. Et j’ai suivi ensuite une formation de réparateur de véhicules à roues et à chenilles. (La fonction de réparateur est beaucoup mieux payée que celle de mécanicien).

Après 9 années à l’armée, j’intègre une usine allemande (ZF) qui fabriquait des boîtes de vitesse pour poids lourds. Je travaillerai 29 ans jusqu’à ma pension. Je parlais allemand, je l’avais appris en courant les filles. Quand les responsables de l’entreprise ont entendu que je parlais couramment l’allemand, ils m’ont proposé de suivre des séminaires professionnels. Suite à cela, j’avais pour mission de me rendre chez les clients, j’étais devenu autonome. J’ai aussi travaillé sur les boîtes automatiques, c’était devenu ma spécialité. Le suivi des séminaires favorisait mon autonomie. Je travaillais notamment avec un Mobil Digital Anzeiger, (on le  surnommait le moby dick, c’était un appareil pour tester le système électronique de la boîte de vitesses). Je parle toujours allemand aujourd’hui mais je n’en ai plus guère l’occasion. Pendant une période de ma vie, j’ai davantage parlé allemand que français.

richard 1.JPGJ’ai aussi été pendant un an et demi conducteur de bus pour des excursions en Allemagne le long du Rhin. (Richard me chante quelques extraits des chansons des vendanges) Je me souviens de certaines fêtes du vin, énormes, pleines de monde. J’adorais le Main (affluent allemand de la rive droite du Rhin), c’est une rivière qui coule d’est en ouest, c’était beau, une vallée superbe. Des paysages superbes. Et la vallée romantique du Rhin entre Coblence et Mayence, les belles légendes de l’Anneau des Nibelungen, la légende de la nymphe Lorelei, la musique de Wagner, tout ça. J’adorais. Il y avait aussi, je m’en souviens, La Maüseturm de Bingen (c’est-à-dire la Tour aux souris) construite disait-on par un évêque qui finit par être dévoré par les rats. La Tour au souris était une tour de guet et une sorte de péage fluvial. 

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Je connaissais et appréciais tout cela. En fait, je m’étais fait une culture de tout ça.

J’étais également affilié à un groupe photographique baptisé Germinal. Je photographiais beaucoup, dans le genre de la photo d’art. Je possédais un Canon avec téléobjectifs, grand angle, etc. J’étais bien équipé. J’ai toujours travaillé en couleur. J’avais accumulé un nombre impressionnant de photos. J’en ai jeté énormément. J’ai tout jeté, je crois. Oui, je n’ai rien gardé. J’ai photographié le Rhin, la Moselle, des paysages magnifiques. Je n’ai rien gardé, tout est perdu. J’ai évidemment photographié la route romantique. Tout en extérieur. (Quand je cherche à savoir s’il n’est pas possible de recueillir une suite de ses photographies pour notre blog, Mr Cornez me dit qu’il a aussi fait beaucoup de photos de sa famille et qu’il reste peut-être, chez son beau-fils, des clichés dans une caisse. Il cherchera, à ma demande, à en récupérer. Mais il n’est pas sûr que ce soit possible).

J’ai été pensionné à l’âge de 60 ans. Pour les dates, je ne sais plus rien.

MARIAGE 

J’ai connu mon épouse à Lüdenscheid (à une cinquantaine de kilomètres de Dortmund). Les dates, je ne sais plus. Un copain a été l’occasion de notre rencontre. Elle s’appelait Ingrid Steinbrück. On a vécu un peu plus de vingt ans ensemble. Aujourd’hui, nous demeurons en très bons termes. Elle est aussi à la résidence. Elle est très serviable. Elle cherche à rendre service aux gens ici. Nous avons eu trois enfants :

Nicole, mariée et mère de deux enfants : Stéphanie et Adrien. Je suis déjà arrière-grand-père.

Christine, mariée et mère de trois enfants, Cyril, Séverine, François.

Jacqueline, elle a rompu les ponts.  

SANTE

Enfant, je souffrais d’asthme, un asthme héréditaire issu du côté grand-paternel. Cela provoquait de très gros problèmes respiratoires. Après 50 ans, cela s’est calmé. Les difficultés respiratoires n’étaient plus de la même intensité que jadis. 

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Le Rhin romantique

Je suis atteint de la maladie de Vaquez. Ma moelle osseuse est défaillante. (La maladie de Vaquez ou polyglobulie essentielle ou polycythemia vera ou rubra est un syndrome myéloprolifératif, caractérisé par une polyglobulie (augmentation importante du nombre de globules rouges) et une augmentation du volume globulaire total. Affection hématologique (maladie du sang) dont le début est progressif, survenant généralement après cinquante ans et se caractérisant par une prolifération anormale des précurseurs ("bébés") des globules rouges. C'est une des formes les plus fréquentes de ce qu'on appelle les syndromes myéloprolifératifs (de myelo : moelle), c'est-à-dire quand la moelle osseuse s'emballe et fabrique abusivement des précurseurs aux cellules sanguines.)

J’ai été en traitement pendant vingt ans au moins. J’ai également subi un pontage cardiaque à la suite d’une intervention. J’ai ensuite repris le travail.

Pour cette maladie de Vaquez, j’avais une prise de sang toutes les six semaines et ça continue aujourd’hui encore. Ça empire. Aujourd’hui, je ne tiens plus sur mes jambes, je suis en fauteuil. Je suis sujet à des blasts (lésions organiques consécutives à des chocs). Parfois, je suis épuisé, on me remet du sang et ça repart, comme avec le mars. Un professeur m’avait donné (il l’avait dit à mes filles) une espérance de vie d’un mois en janvier 2015. Je suis toujours là.

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ENTREE À SAINTE-ANNE

C’est le médecin qui a décidé de mon entrée ici, à l’époque, j’entrais ici en soins palliatifs. Il pensait que ça allait rapidement décliner. Il y a un an de cela. Je suis un miraculé ou un increvable.

Notre adieu à Richard

Richard était un homme d'une grande franchise, honnête, courtois, poli, exigeant, attachant, généreux, loyal et fidèle (mais sans beaucoup de démonstration). Il faisait preuve d'une grande pudeur mais il savait faire connaître ses sentiments. C'était un être droit. C'était un grand lecteur, un lecteur passionné, ardent. Il aimait beaucoup l'histoire. C'était un photographe amateur qui s'était intéressé à l'Allemagne romantique, ses châteaux, les paysages du Rhin. C'était un homme cultivé, accumulant les connaissances dans de vastes domaines. Il participait fidèlement à nos activités. J'aimais chez lui une bonté d'âme discrète, une présence à l'autre, aux gens en difficultés ; on appréciait chez lui ce mélange de discrétion et de ferveur, cette gentillesse, ce plaisir d'échanger, de parler, d'évoquer des sujets aussi variés que la littérature, l'histoire, le cyclisme. Cela faisait de lui un interlocuteur recherché. Nous avions une admiration commune pour Merckx, le Tour, les grandes classiques. J''aimais aussi tout particulièrement les commentaires encourageants qu'il adressait à nos stagiaires (après l'épreuve de travail avec le groupe), des commentaires toujours positifs, non pas édulcorés mais centrés sur la volonté d'encourager, de soutenir. Dans l'équipe, tout le monde a une très bonne image de lui. Nous sommes restés proches de lui jusqu'au bout. Richard, - et c'était un vrai réconfort pour lui - a été très soutenu par ses filles, par Ingrid. Il avait l'amour des siens et il a aussi éprouvé une grande déception et une grande douleur. Il ne s'épanchait guère. Quelquefois, lorsqu'il était en confiance, on pouvait tout aborder avec lui. Il était reconnaissant pour la moindre marque d'intérêt qu'on lui accordait. C'est une grande perte pour la résidence, c'est une lourde absence qui menace notre groupe. Jusqu'au bout, il a manifesté un grand courage. Nous tenons tous à lui manifester notre respect et notre profonde estime. Le respect qui était une de ses grandes valeurs. Je me souviens aujourd'hui, en rédigeant cette notice émue, des larmes de Richard alors que nous diffusions la chanson de Bachelet intitulée Les Corons. L'image de son père mineur, qu'il aimait beaucoup, s'était soudain imposée à lui et l'avait profondément remué. Cette profonde sensibilité, souvent dissimulée, c'était également Richard.

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Les trois portraits de Richard ont été réalisés à l'occasion de son récit de vie.

Nous adressons à ses filles et à Ingrid de sincères et profondes marques de sympathie. 

Homme incrédule, réfléchi, volontiers sinon solitaire du moins un peu en retrait, nous lui souhaitons, après l'envol définitif, des temps paisibles, indolores, qu'il pourra consacrer à la pensée, aux souvenirs, à l'idée lente et majestueuse de l'écoulement des fleuves, des temps où il lui sera loisible de se percher sur les arbres à livres. 

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