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14/03/2015

Simone de Beauvoir - La Vieillesse

a.jpgLa tragédie de la vieillesse est la radicale condamnation de tout un système de vie mutilant : un système qui ne fournit à l’énorme majorité des gens qui en font partie aucune raison de vivre. Le travail et la fatigue masquent cette absence : elle se découvre au moment de la retraite. C’est beaucoup plus grave que l’ennui. Devenu vieux, le travailleur n’a plus sa place sur terre parce qu’en vérité on ne lui en a jamais accordé une : simplement il n’avait pas le temps de s’en apercevoir. Quand il s’en rend compte, il tombe dans une sorte de désespoir hébété. (…)

Les vieillards sont-ils des hommes ? A voir la manière dont notre société les traite, il est permis d’en douter. Elle admet qu’ils n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes droits que les autres membres de la collectivité puisqu’elle leur refuse le minimum que ceux-ci jugent nécessaire : elle les condamne délibérément à la misère, aux taudis, aux infirmités, à la solitude, au désespoir. Pour apaiser sa conscience, ses idéologues ont forgé des mythes, d’ailleurs contradictoires, qui incitent l’adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote ou extravague. Qu’on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l’en exile. Mais plutôt que de déguiser la réalité, on estime encore préférable de radicalement l’ignorer : la vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit.

C’est justement pourquoi j’ai écrit ces pages. J’ai voulu décrire en vérité la condition de ces parias et la manière dont ils la vivent, j’ai voulu faire entendre leurs voix : on sera obligé de reconnaître que c’est une voix humaine. On comprendra alors que leur malheureux sort dénonce l’échec de toute notre civilisation : impossible de le concilier avec la morale humaniste que professe la classe dominante. (…) Tout est à reprendre dès le départ : le système mutilant qui est le nôtre doit être radicalement bouleversé. C’est pourquoi on évite si soigneusement d’aborder la question du dernier âge. C’est pourquoi il faut briser la conspiration du silence.

La Vieillesse, Gallimard, Paris, 1970, Simone de Beauvoir

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