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22/08/2013

Les Poèmes de Renée

A - PaulFort.jpg

Complainte du petit cheval blanc

Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.
Il n'y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.

Mais toujours il était content, menant les gars du village,
A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.
Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.
C'est alors qu'il était content, eux derrière et lui devant.

Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.
Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.

Paul FORT

A MaxJacobMousli.jpg

LE DEPART

Adieu l'étang et toutes mes colombes
Dans leurs tours qui mirent gentiment
Leur soyeux plumage au col blanc qui bombe
Adieu l'étang.

Adieu maison et ses toitures bleues
Où tant d'amis, dans toutes les saisons,
Pour nous revoir avait fait quelques lieues,
Adieu maison.

Adieu lambris ! maintes portes vitrées.
Sur le parquet miroir si bien verni
Des barreaux blancs et des couleurs diaprées
Adieu lambris !

Adieu vergers,  les caveaux et planches
Et sur l'étang notre beau voilier
Notre servante avec sa coiffe blanche
Adieu vergers.

Adieu mon fleuve clair ovale,
Adieu montagne ! adieu arbres chéris !
C'est vous qui êtes ma capitale
Et non Paris.

Max JACOB

A Arthur.jpg

Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud

A Victor H.jpeg

Demain, dès l'aube...

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo

A Nerval.jpg

La grand'mère

Voici trois ans qu'est morte ma grand'mère,
La bonne femme, - et, quand on l'enterra,
Parents, amis, tout le monde pleura
D'une douleur bien vraie et bien amère.

Moi seul j'errais dans la maison, surpris
Plus que chagrin ; et, comme j'étais proche
De son cercueil, - quelqu'un me fit reproche
De voir cela sans larmes et sans cris.

Douleur bruyante est bien vite passée :
Depuis trois ans, d'autres émotions,
Des biens, des maux, - des révolutions, -
Ont dans les murs sa mémoire effacée.

Moi seul j'y songe, et la pleure souvent ;
Depuis trois ans, par le temps prenant force,
Ainsi qu'un nom gravé dans une écorce,

Gérard de Nerval

A Francis Jammes.jpeg

L’Âne
 
J’aime l’âne si doux
Marchant le long des houx.
        
Il prend garde aux abeilles
Et bouge ses oreilles ;
  
Et il porte les pauvres
Et des sacs remplis d’orge.
      
Il va près des fossés,
D’un petit pas cassé.
         
Mon amie le croit bête
Parce qu’il est poète.
       
Il réfléchit toujours.
Ses yeux sont en velours
      
Jeune fille au doux cœur,
Tu n’as pas sa douceur :
     
Car il est devant Dieu
L’âne doux du ciel bleu.
    
Et il reste à l’étable,
Résigné, misérable,
         
Ayant bien fatigué
Ses pauvres petits pieds.
     
Il a fait son devoir
Du matin jusqu’au soir.
     
Qu’as-tu fait jeune fille ?
Tu as tiré l’aiguille…
  
Mais l’âne s’est blessé :
La mouche l’a piqué.
         
Il a tant travaillé
Que ça vous fait pitié.
            
Qu’as-tu mangé petite ?
- T’as mangé des cerises.
                
  L’âne n’a pas eu d’orge,
Car le maître est trop pauvre.
         
Il a sucé la corde,
Puis a dormi dans l’ombre…
                  
La corde de ton cœur
N’a pas cette douceur.
   
Il est l’âne si doux
Marchant le long des houx.
   
J’ai le cœur ulcéré :
Ce mot-là te plairait.
   
Dis-moi donc, ma chérie,
Si je pleure ou je ris ?
             
Va trouver le vieil âne,
Et dis-lui que mon âme
              
Est sur les grands chemins,
Comme lui le matin.
 
Demande-lui, chérie,
Si je pleure ou je ris ?
       
Je doute qu’il réponde :
Il marchera dans l’ombre,
     
Crevé par la douceur,
Sur le chemin en fleurs.
 
Francis Jammes

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